Machines hypnagogiques

Au fil des images, la figure du fantôme réapparaît, rythmiquement. Un signe de fantôme qui hante les images






Par Esteban Lorca,
texte d’exposition de POW-FIC


Il est drôle de figurer un fantôme, sa figuration même prolonge au sein des images son verbe : il hante. Bien sûr, cette action de hanter n’est pas neutre. Ce qui hante est ce qui reste en suspens, l’indice d’une situation irrésolue. Qu’est-ce qu’il fait là ? Qu’est-ce qu’il hante ? Pourquoi revenir ?


Derrida avait rappelé la particularité asymétrique de la relation au spectre : il voit sans être vu. Nous n’avons pas de maîtrise sur sa visibilité ni les conditions de son apparition. S’il est invisible, la peinture lui donne une forme, le figure. Pour être visible, il lui faut un habit, ici le drap blanc, qui trahit sa silhouette humanoïde. La figure du fantôme était vue chez Derrida comme celle d’une idée qui persiste, une trace inextinguible du passé qui continue d’avoir un effet, et qui, à partir de sa réactivation au présent, transforme ce qui vient. Les idées, les structures idéologiques, pourraient avoir valeur de spectre. Les concepts s’apparentent à cette forme de vie invisible, identifiée par sa capacité à ressurgir, à rompre l’oubli où elle s’était tassée. Derrida, à la suite de Marx, avait associé l’aspect invisible de la figure du spectre aux concepts, dont elle est une personnification.



Le spectre voit sans être vu, et plus loin, il est une figure du revenant. La figure du fantôme est une figure d’un être oublié réapparaissant. Elle est avant tout celle du retour, de la rémanence. Le fantôme est là, mais à l’instar des autres figures, plutôt qu’un être, il n’est peut-être qu’un symbole.

On pourrait imaginer le registre mémoriel propre au peintre hanté par l’idée de la rémanence, les images de sa mémoire sont toujours susceptibles d’être partiellement dessinées et reconfigurées lors de l’élaboration du signe. L’arborescence des signes apparaissant dans ces peintures et installations, qu’elle soit issue du champ philosophique et politique (Gramsci, Foucault), ou bien de signes se référant aux forces dépositaires du droit sur les corps (policiers, militaires, Napoléon), est rémanente de la mémoire historique (elle évoque des images d’archives, l’historique des violences policières et militaires). Ces signes réapparaissent de nombreuses fois à l’intérieur des compositions. Certaines figures sont ainsi résumées à quelques symboles qui les schématisent (qui les généralisent) : un casque, un vêtement, une arme, invoqués chaque fois différemment.




La question de la facture du signe émerge en parallèle de la figuration de situations dont l’absurdité contraste avec la forme de sérieux ordinairement associée aux figures d’autorité évoquées, qu’elles soient intellectuelles ou régaliennes.

L’une des peintures neutralise les premières pensées par la présence d’un phallus en mouvement (ou bien d’un double phallus ?) qui vient cogner contre une visière, un groupe de flics rieurs montre même leurs sexes, signe d’impunité, mais les casques et les armes connaissent un destin différent : progressivement ils deviennent plus difformes, erratiques. La répétition des symboles se dégrade par endroits, les visières se dédoublent, certaines parties semblent apparaître comme à travers un éclat de miroir. La forme des armes de poing s’allonge tellement qu’elles semblent viser la tête, l’œil, de la fiction qui les regarde. Pour certains tableaux les distances deviennent incompréhensibles, la profondeur se mêle au fond, là où les casques et les armes restent identifiables, les compositions laissent apparaître une forme de cassure des repères spatiaux. Elles rendent possible la fiction d’une mémoire du signe qui se dégrade, les formes s’allongent, menaçantes.

Que dire de ces déformations ? Elles semblent poursuivre la direction initiée par la variation autour de symboles, d’un registre d’insignes, dans laquelle leur dimension menaçante s’amplifie au fil d’une répétition qui se dégrade. Un peu plus loin, les références culturelles, associées librement, s’y mêlent, de façon à trouver leur propre manière de ridiculiser les métarécits ordonnateurs (symbolisés par les insignes) et les mettre sur un même plan : Megazord peut siéger à côté de casque et tonfa.

Il reste les fantômes, signes renvoyant au temps, motifs, comme les autres auxquels ils s’apposent, comme liants entre les images. La facture de cette peinture ne semble jamais s’être cachée d’être en partie hermétique, peut-être car elle trouvait stupide l’idée de s’astreindre à un étroit réseau de significations. C’est en ce sens que ce texte n’a pas vocation à réduire la pluralité des lectures qu’elle ouvre, la disponibilité des affects, mais à n’en rendre qu’une articulation par le langage. Les images sont des appels à la vision, ce que les écrits ne peuvent subsumer à la vue des œuvres.